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Locafis

Guide du bailleur, chapitre 20

Litiges, recours et preuves

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Un litige locatif se gagne rarement à l'audience. Il se gagne en amont, par des pièces conservées au bon moment, une démarche amiable bien conduite et le choix du bon juge dans les délais. Ce chapitre donne au bailleur une vue d'ensemble des juridictions, des modes amiables, des délais de prescription et des moyens de preuve. La procédure d'impayé et d'expulsion, plus spécifique, est détaillée au chapitre 17.

Quel juge saisir

L'organisation judiciaire attribue chaque litige à un juge précis. Saisir le mauvais fait perdre plusieurs mois, même si le dossier est en principe renvoyé au juge compétent.

JugeLitiges du bailleur qui le concernent
Juge des contentieux de la protectionBail d'habitation vide ou meublé, loyers et charges, dépôt de garantie, état des lieux, congé, résiliation, expulsion, constat d'abandon
Tribunal judiciaireVente et vices cachés, copropriété, construction et malfaçons, baux commerciaux, litiges avec un artisan ou un voisin
Juge de l'exécutionContestation d'une saisie, délais pour quitter les lieux après le commandement, sort des meubles après expulsion
Juge des référésMesures urgentes ou provisoires, provision sur une créance non sérieusement contestable, expertise avant procès
Tribunal administratifArrêtés de mise en sécurité ou de traitement de l'insalubrité, permis de louer, refus du concours de la force publique, amendes administratives

Le juge des contentieux de la protection (JCP) siège au tribunal judiciaire ou au tribunal de proximité qui en dépend. Pour un bail d'habitation, il est compétent quel que soit le montant en jeu. Le tribunal territorialement compétent est celui du lieu de situation du logement (anil.org), sauf pour l'injonction de payer, portée devant le tribunal du domicile du débiteur (chapitre 17).

Les décisions de l'administration, comme un arrêté sur un logement dangereux (chapitre 19) ou un refus d'autorisation de mise en location (chapitre 5), se contestent devant le tribunal administratif dans un délai de deux mois à compter de leur notification. Un recours gracieux adressé à l'auteur de la décision dans ce délai le proroge en principe. Le tribunal administratif statue aussi sur l'indemnisation due par l'État lorsque le préfet refuse le concours de la force publique pour une expulsion.

Commencer par l'amiable

L'obligation de tentative préalable

Depuis le 1er octobre 2023, pour une demande en paiement qui n'excède pas 5 000 € et pour certains litiges de voisinage comme les troubles anormaux ou le bornage, la saisine du tribunal judiciaire doit être précédée d'une tentative de conciliation, de médiation ou de procédure participative, à peine d'irrecevabilité (article 750-1 du Code de procédure civile). La requête ou l'assignation doit indiquer les démarches entreprises (service-public.gouv.fr). Une contestation de retenues sur le dépôt de garantie ou un petit arriéré de charges entre typiquement dans ce champ.

La tentative n'est pas exigée dans plusieurs cas, notamment lorsqu'un motif légitime le justifie, comme l'urgence manifeste ou l'indisponibilité des conciliateurs, réputée acquise lorsque la première réunion ne peut être organisée dans les trois mois de leur saisine. Par un avis du 25 septembre 2025 (n° 25-70.013), la Cour de cassation a jugé que l'obligation ne s'applique pas à la requête en injonction de payer. Pour une assignation en constat de la clause résolutoire et en expulsion, ou si vous pensez relever d'une dispense, vérifiez auprès du greffe, d'un point-justice ou d'un avocat si la tentative préalable est exigée dans votre cas.

Le conciliateur de justice

Le conciliateur de justice est un auxiliaire de justice bénévole. Son intervention est gratuite. Il se saisit directement, souvent lors d'une permanence en mairie ou dans un point-justice, ou par l'intermédiaire du greffe. En cas d'accord, il établit un constat signé par les parties, dont chacune reçoit un exemplaire et qui peut être soumis au juge pour homologation afin de lui donner force exécutoire (service-public.gouv.fr). La conciliation dure trois mois au plus, renouvelable une fois.

La médiation et la procédure participative

Le médiateur est un professionnel rémunéré, choisi par les parties ou désigné par le juge, dont les honoraires sont en principe partagés. La procédure participative suppose que chaque partie soit assistée d'un avocat. Ces deux voies conviennent surtout aux litiges d'un montant important ou à forte charge relationnelle, comme un conflit durable avec un locataire en place.

La commission départementale de conciliation

La commission départementale de conciliation (CDC), composée à parts égales de représentants des bailleurs et des locataires, examine gratuitement les litiges relatifs aux charges, au dépôt de garantie, aux états des lieux, aux réparations, à la décence, aux congés et à la révision du loyer. Saisie par lettre recommandée ou par formulaire en ligne, elle convoque les parties au moins quinze jours avant la séance et rend un accord ou un avis dans les deux mois de sa saisine (service-public.gouv.fr). Sa saisine est obligatoire avant le juge pour certaines contestations de loyer (chapitre 8). Pour les autres litiges, conservez la preuve de la saisine et de l'avis rendu, qui pourront être produits au juge. Avant d'assigner, demandez à l'ADIL ou au greffe si cette saisine suffit à remplir l'obligation de tentative préalable décrite plus haut.

Avec ou sans avocat

Devant le juge des contentieux de la protection, la procédure est orale et l'avocat n'est jamais obligatoire, quel que soit le montant. Devant le tribunal judiciaire, il devient obligatoire lorsque la demande dépasse 10 000 €, sauf exceptions (article 761 du Code de procédure civile, service-public.gouv.fr). Devant le juge de l'exécution, il n'est pas obligatoire pour l'expulsion ni pour une créance de 10 000 € au plus. En appel, la représentation par avocat est en principe obligatoire.

Devant le tribunal administratif, un recours contre un arrêté peut être formé sans avocat. Une demande d'indemnisation, comme celle qui suit le refus du concours de la force publique, relève en revanche du ministère d'avocat, obligatoire lorsque le litige porte sur une somme d'argent, sauf exceptions qui ne visent pas ce cas (service-public.gouv.fr).

Même lorsqu'il n'est pas obligatoire, un avocat est utile dès que le dossier comporte une difficulté juridique, comme un congé contesté, une demande reconventionnelle du locataire pour indécence ou un montant élevé. Avant de le consulter, vérifiez votre contrat d'assurance propriétaire non occupant ou multirisque, qui inclut souvent une garantie de protection juridique.

L'aide juridictionnelle

L'aide juridictionnelle permet à une personne aux ressources modestes de faire prendre en charge par l'État tout ou partie de ses frais d'avocat et de commissaire de justice. En 2026, l'aide totale est accordée à une personne seule dont le revenu fiscal de référence ne dépasse pas 12 957 €. Une aide partielle reste possible jusqu'à 19 433 €, sous réserve de plafonds de patrimoine (service-public.gouv.fr). Elle n'est pas accordée lorsque les frais sont couverts par une assurance de protection juridique.

La plupart des bailleurs dépassent ces plafonds. L'aide concerne surtout le locataire, qui peut l'obtenir pour se défendre. Une demande d'aide déposée pendant le délai d'appel peut prolonger ce délai, selon les règles du décret n° 2020-1717 du 28 décembre 2020, ce qui peut retarder l'issue de la procédure.

Les délais à ne pas laisser passer

La prescription éteint le droit d'agir en justice lorsqu'il n'a pas été exercé dans le délai légal. Pour le bail d'habitation, l'article 7-1 de la loi n° 89-462 du 6 juillet 1989 fixe un délai de trois ans pour toutes les actions qui dérivent du bail, à compter du jour où le titulaire du droit a connu ou aurait dû connaître les faits lui permettant de l'exercer (service-public.gouv.fr).

ActionDélaiFondement
Paiement des loyers et des charges3 ansArticle 7-1 de la loi du 6 juillet 1989
Révision annuelle du loyer non appliquée1 an après la date de révision prévue au bailArticle 17-1 de la loi du 6 juillet 1989
Réparation des dégradations3 ansArticle 7-1 de la loi du 6 juillet 1989
Restitution du dépôt de garantie, action du locataire3 ansArticle 7-1 de la loi du 6 juillet 1989
Vices cachés après l'achat du logement2 ans à compter de la découverte, sans dépasser 20 ans après la venteArticles 1648 et 2232 du Code civil
Contestation d'une décision d'assemblée générale2 moisArticle 42 de la loi du 10 juillet 1965
Recours contre une décision administrative2 moisCode de justice administrative
Appel d'un jugement civil1 mois, 15 jours en référéCode de procédure civile
Exécution d'un jugement10 ansArticle L. 111-4 du Code des procédures civiles d'exécution

Pour les vices cachés, la Cour de cassation réunie en chambre mixte a jugé le 21 juillet 2023 que le délai de deux ans est un délai de prescription, qui peut être interrompu par une assignation en référé puis suspendu pendant l'expertise judiciaire.

Les litiges dont l'enjeu ne dépasse pas 5 000 € sont jugés en dernier ressort. L'appel est alors fermé et seul un pourvoi en cassation reste possible (service-public.gouv.fr). Un petit litige se joue donc en une seule audience, ce qui justifie de soigner le dossier dès la première instance.

Interrompre la prescription

Une simple lettre de relance, même recommandée, n'interrompt pas la prescription. L'interrompent notamment la reconnaissance de la dette par le locataire, par exemple un échéancier signé ou un paiement partiel, la demande en justice, y compris en référé, ainsi que les actes d'exécution forcée (articles 2240, 2241 et 2244 du Code civil). Un nouveau délai de même durée court alors à compter de l'acte interruptif. Ne comptez pas sur un commandement de payer visant la clause résolutoire pour interrompre la prescription. Si l'échéance approche, faites délivrer l'assignation à temps.

Prouver ses droits

Les règles du jeu

Celui qui réclame l'exécution d'une obligation doit la prouver. Celui qui prétend s'en être libéré doit justifier le paiement ou le fait qui l'a éteinte (article 1353 du Code civil). Le bailleur prouve donc le bail, le montant dû et l'état du logement à l'entrée. Le locataire prouve ses paiements.

Un acte juridique portant sur une somme supérieure à 1 500 €, comme un bail, un accord d'échéancier ou une reconnaissance de dette, se prouve en principe par écrit (article 1359 du Code civil et décret n° 2004-836 du 20 août 2004). Les faits, comme une dégradation, un trouble de voisinage ou l'occupation d'un logement, se prouvent en revanche par tout moyen.

Les moyens de preuve utiles au bailleur

  • L'écrit signé, à savoir le bail, ses annexes, les états des lieux, l'inventaire du meublé et tout accord avec le locataire. La signature électronique a la même valeur que la signature manuscrite lorsqu'elle respecte les conditions de l'article 1367 du Code civil.
  • La lettre recommandée avec avis de réception, qui prouve l'envoi et la date de réception, mais pas le contenu de l'enveloppe. Conservez une copie du courrier et l'avis de réception.
  • La lettre recommandée électronique, qui équivaut à la lettre recommandée papier lorsqu'elle est délivrée par un prestataire qualifié au sens du règlement européen eIDAS (article L. 100 du Code des postes et des communications électroniques). Un destinataire qui n'est pas un professionnel, comme un locataire, doit avoir donné son accord préalable à ce mode d'envoi (chapitre 32, service-public.gouv.fr).
  • L'acte de commissaire de justice, qui donne une date certaine et prouve la remise. Il est indispensable pour le commandement de payer, l'assignation et la signification d'un jugement.
  • Le constat de commissaire de justice, dont les constatations matérielles font foi jusqu'à preuve contraire. Il est utile pour un état des lieux contradictoire refusé, un logement abandonné, des dégradations ou des nuisances. Son tarif est libre, sauf pour l'état des lieux locatif dont le prix est réglementé (chapitre 18).
  • Les photographies et vidéos horodatées, prises à l'état des lieux ou lors d'une visite. Leur force tient à leur date et à leur rattachement au logement. Un état des lieux qui les intègre et que les deux parties signent vaut mieux que des clichés isolés.
  • Les attestations de témoins, rédigées à la main, datées et signées, accompagnées d'une copie de la pièce d'identité du témoin. Le formulaire Cerfa n° 11527 en reprend les mentions (service-public.gouv.fr). Une attestation de voisin est souvent décisive pour des troubles de voisinage.
  • Les relevés bancaires et quittances, qui établissent les paiements et les impayés, ainsi qu'un décompte daté et lisible du compte du locataire.
  • Les échanges écrits par courriel ou messagerie, recevables comme commencement de preuve, à condition de pouvoir en établir l'auteur et la date.

Depuis un arrêt de l'assemblée plénière de la Cour de cassation du 22 décembre 2023 (n° 20-20.648), une preuve obtenue de manière déloyale, comme un enregistrement réalisé à l'insu de l'interlocuteur, n'est plus écartée d'office en matière civile. Le juge vérifie si elle est indispensable à l'exercice du droit à la preuve et si l'atteinte aux droits de l'autre partie est strictement proportionnée. Ce n'est donc pas une méthode recommandable, mais un dernier recours dont la recevabilité reste incertaine.

Conserver les pièces

Un dossier se construit au fil du bail et non au moment du conflit. Les durées suivantes couvrent les principaux délais de prescription et de contrôle.

  • Le bail, ses avenants, les états des lieux et l'inventaire, pendant toute la durée de la location puis au moins trois ans après la restitution du dépôt de garantie.
  • Les quittances, relevés de paiement et décomptes de charges, au moins trois ans après leur émission et jusqu'au solde de tout litige en cours.
  • Les justificatifs des revenus et des charges déclarés, au moins jusqu'à la fin de la troisième année qui suit celle au titre de laquelle l'impôt est dû, délai de reprise ordinaire de l'administration fiscale (chapitre 21).
  • Les factures de travaux et l'acte d'acquisition, jusqu'à la revente du bien et au-delà du délai de reprise, puisqu'ils servent au calcul de la plus-value (chapitre 27) et à la défense en cas de vice caché ou de désordre.
  • Les courriers, constats, photographies et signalements, jusqu'à la fin de la location et de toute procédure.

Classez les pièces par logement et par locataire, avec une copie numérique datée. Un dossier complet et ordonné réduit la durée de l'audience et améliore la lisibilité de la demande pour le juge.

Se faire conseiller

L'agence départementale d'information sur le logement (ADIL) délivre gratuitement aux bailleurs comme aux locataires des consultations juridiques, financières et fiscales sur le logement. Elle aide à qualifier un litige, à vérifier un délai ou à préparer une saisine de la CDC, sans représenter les parties en justice. Les points-justice et les permanences d'avocats en mairie offrent aussi des consultations gratuites ou à faible coût.